Les fonctions cognitives sont des « capacités de notre cerveau qui nous permettent notamment de communiquer, de percevoir notre environnement, de nous concentrer, de nous souvenir d’un événement ou d’accumuler des connaissances » (AQNP). Comment est la cognition chez les individus avec un trouble de santé mentale? C’est la question à laquelle nous avons tenté de répondre avec le projet intitulé Transdiagnostic Cognitive Functioning in Precision Psychiatry, présenté sous la forme d’une affiche scientifique.
Comparaison des profils cognitifs
Des déficits cognitifs sont fréquemment présents en combinaison avec les troubles psychiatriques, allant des enfants jusqu’aux personnes âgées (East-Richard et al., 2020). Abramovitch (2021) a examiné l’ampleur de la différence entre le fonctionnement cognitif des personnes présentant un trouble de santé mentale de celles qui n’en présentaient pas. Ses résultats indiquent que la présence d’une psychopathologie est associée à une moins bonne performance cognitive, tous domaines cognitifs confondus.
Les domaines cognitifs que nous avons évalués, dans le présent projet, sont le raisonnement abstrait par le test des matrices progressives, la vitesse de traitement de l’information par la tâche du « digit-symbol matching » et la mémoire épisodique par le test des « visual paired associates ».
Nos résultats montrent que des différences significatives sont présentes entre une population clinique et la population générale pour les trois domaines évalués, mais la fonction présentant le plus grand écart est celle de la vitesse de traitement de l’information. Alors que 81% des personnes ayant un trouble de santé mentale avait un score sous la moyenne, c’était le cas pour seulement 11% de la population générale. Quant à la mémoire épisodique, nous avons observé en moyenne une performance légèrement sous la norme, signifiant qu’une différence demeure présente, mais de façon beaucoup moins prononcée que pour la vitesse de traitement de l’information. Finalement, les individus atteints d’un trouble psychiatrique de notre échantillon ont globalement des scores de raisonnement légèrement supérieurs à ceux de la population générale.
Lexique
Raisonnement abstrait : Capacité à reconnaitre des patterns et des relations entre des idées théoriques ou intangibles. Lié au concept d’intelligence fluide, ou la capacité à raisonner, à résoudre des problèmes et à s’adapter à de nouvelles situations, permettant aux individus à traiter et à mettre en application de nouvelles informations de manière flexible.
Vitesse de traitement de l’information : Vitesse à laquelle un individu peut percevoir un stimulus, l’interpréter et produire une réponse.
Mémoire épisodique : Capacité à se rappeler les informations avec leur contexte de temps et de lieu.
Cognition et sévérité des symptômes : quel lien?
Un modèle émergent de classification des psychopathologies, soit le Hierarchichal Taxonomy of Psychopathology, considère une composante commune à tous les troubles, le facteur p (https://www.hitop-system.org/the-framework)1. Abramovitch (2021) souligne également la présence d’un facteur c, soit un déficit cognitif présent de façon transdiagnostique, c’est-à-dire à travers tous les troubles, et évoluant en fonction du facteur p. Selon lui, ces déficits ne seraient pas présents de façon homogène entre les troubles : règle générale, plus le trouble est sévère, plus les déficits cognitifs sont sévères. Par exemple, les troubles fréquemment observés en contexte d’hospitalisation, tels que la schizophrénie, le trouble bipolaire et le trouble de personnalité limite, seraient associés à de plus grandes difficultés cognitives. Ce serait également le cas à l’intérieur même du trouble, en ce sens qu’une personne présentant des symptômes plus sévères aurait aussi des altérations cognitives plus sévères (Chavez-Baldini et al., 2023).
Les études ne vont pas toutes en ce sens : malgré une amélioration ou une disparition complète des symptômes, des déficits cognitifs peuvent demeurer présents, chez des personnes avec un trouble dépressif majeur (Rock et al., 2014), un épisode psychotique (Leeson et al., 2008), un trouble bipolaire (Depp et al., 2012) ou un trouble obsessionnel-compulsif (Rao et al., 2008).
Ce n’est toutefois pas exactement ce qui a été relevé dans notre étude. En effet, aucune différence n’a été soulevée entre les différents groupes diagnostiques sur les tests cognitifs. De plus, des associations très faibles ou nulles ont été trouvées entre les scores des tâches cognitives et diverses mesures de sévérité (comme les symptômes dépressifs et anxieux ou le nombre de diagnostics d’une personne) et de fonctionnement (telles que la qualité de vie et de la santé globale). En d’autres mots, une personne avec de plus grandes difficultés cognitives n’a pas nécessairement des symptômes plus sévères.
Quelle(s) cause(s) de cette différence?
Il aurait été intuitif de penser que plus les symptômes sont sévères, plus le fonctionnement cognitif en est affecté, mais cela ne semble pas être le cas dans le présent échantillon. Une hypothèse possible est que ces déficits sont une prédisposition de l’individu, c’est-à-dire qu’ils sont une tendance durable, qui ne serait pas influencée par des facteurs contextuels comme la sévérité, par exemple. On pourrait croire que l’arrivée du trouble serait à l’origine d’un certain déclin cognitif. Toutefois, dans le cas de la dépression, il semblerait plutôt que les difficultés cognitives soient présentes avant même la survenue du trouble (Airaksinen et al., 2007). Dans le même ordre d’idées, une étude de Yorca-Ruiz et ses collègues (2024) réalisée chez des personnes ayant vécu un épisode psychotique a montré que celles-ci ont une moins bonne vitesse de traitement de l’information que celle de leurs parents et de leur fratrie en bonne santé, qui eux, présentaient toutefois un ralentissement par rapport au groupe de référence. Ces résultats pourraient renforcer l’idée que certaines difficultés cognitives pourraient être présentes chez les individus et favoriser le développement d’un trouble de santé mentale. Par exemple, dans la vie de tous les jours, une moins bonne vitesse de traitement peut se traduire par une plus grande tendance à la rumination, notamment chez les personnes ayant un trouble dépressif majeur (Schwert et al., 2017).
Implications cliniques
Des interventions thérapeutiques comme la remédiation cognitive peuvent être adoptées afin de diminuer les impacts sur fonctionnement cognitif. En effet, la remédiation cognitive se base entre autres sur le principe de la plasticité cérébrale et propose différentes stratégies afin de pallier aux difficultés cognitives. Cette intervention s’avère efficace auprès des personnes ayant un trouble du spectre de la schizophrénie, et la recherche montre une tendance de cette efficacité pour d’autres affections comme la dépression, la bipolarité, et les troubles alimentaires (Kim et al., 2018). Les études auprès des familles de personnes ayant un trouble de santé mentale offrent aussi la possibilité d’une meilleure prévention et d’une prise en charge précoce des troubles psychiatriques, à travers l’évaluation du fonctionnement cognitif. Il est aussi essentiel de mettre en valeur des forces cognitives, comme c’est le cas pour le raisonnement abstrait dans notre projet.

